Partie 4 L’antiquité tardive

Hercule et les bœufs de Géryon

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Hercule et les bœufs de Géryon
Date de création
Fin du IIIe siècle
Matériau
Marbre de Saint-Béat (Haute-Garonne)
Dimensions
H. 155 x l. 103 x P. 23 (cm)
Numéro d’inventaire
Ra 28 l

Unanimement placé en dixième position dans la succession des Travaux par les différents auteurs antiques, le relief montrant Hercule terrassant Géryon précède cependant aujourd’hui, au sein du musée, les épreuves des chevaux de Diomède et du combat contre la reine des Amazones. C’est en effet son format qui conditionna ce choix. D’une quinzaine de centimètres de plus, tant en hauteur qu’en largeur, par rapport aux autres panneaux en marbre du même cycle, on peut supposer que cette différence de taille incombait moins à un choix esthétique qu’à une volonté politique ou idéologique. Thème ici privilégié, il est permis d’imaginer que la mise à mort du géant à trois têtes, demeurant en Hispanie, devenait, au cœur de la villa, une œuvre pivot. Probable point de focalisation du regard mais également clé d’un récit rapporté et conté lors de visites d’hôtes prestigieux qui devaient, quoiqu’il en soit, percevoir le message que le commanditaire avait voulu subtilement proposer.

Le défi qui oppose Hercule à Géryon nous transporte dans l’Extrême-Occident, au sud-est de la péninsule ibérique, dans l’île d’Érythie, l’île « Rouge ». En ce lieu, sera fondée la cité de Gadès, l’actuelle Cadix, au sud de l’embouchure du fleuve Tartessos (le Guadalquivir) Strabon, Géographie, entre 20 av. J.-C. et 23 apr. J.-C., III, 2, 1.. Depuis cette lointaine contrée, le héros dut ramener les bœufs, dont la couleur rouge faisait écho à l’astre solaire lorsqu’il disparaît dans les flots. Les troupeaux, qui paissaient dans des prés humides et toujours verts, appartenaient donc à Géryon, fils de Chrysaor et petit-fils de Poséidon/Neptune. Monstre à trois têtes et à trois corps, ou encore, selon les sources, à un corps et trois têtes, celui-ci vivait sur cette terre entourée par « les eaux du fleuve Océan » Hésiode, Théogonie, VIIe siècle av. J.\nolinebreak-\nolinebreakC., p. 287.. Sur la route qui le menait chez Géryon, Hercule dressa deux piliers de part et d’autre du passage maritime qu’il réalisa entre Europe et Afrique. Appelées « Colonnes d’Hercule », actuel détroit de Gibraltar, ces signaux prévenaient, selon Diodore, de l’invasion de la Méditerranée par les monstres de l’Océan Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Ier siècle av. J.-C., IV, 18.. De la région ainsi bornée, selon le mythe, par Hercule, dépend la ville de Gadès/Cadix, fondée par les Phéniciens. Les lieux représentent toujours, sous l’Empire romain, la limite occidentale du monde connu, les confins des terres habitées G. Bernard, Nec plus ultra : l’Extrême Occident méditerranéen dans l’espace politique romain, 218 av. J.-C. - 305 apr. J.-C., Madrid, 2018, p. 27-41.. Il s’agit bien là du seuil du monde nocturne, étrange et effrayant, dominé par un être non moins terrifiant. Hercule y parvient en naviguant, depuis la côte, sur la coupe d’or, char du Soleil, métaphore de la course de celui-ci lors du retour quotidien vers son point de départ F. Bader, « Les Travaux d’Héraclès et l’idéologie tripartite », C. Bonnet, C. Jourdain-Annequin (éd.), Héraclès, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, bilan et perspectives, Actes de la Table Ronde de Rome, Academia Belgica-École française de Rome, 15-16 septembre 1989 (Etudes de philologie, d’archéologie et d’histoire anciennes), Rome, 1992, p. 36.. Suite à son débarquement, et avant de pouvoir s’emparer des bovins, but de cette épopée, le héros doit se débarrasser du berger Eurytion et du chien à deux têtes, Orthros (l’« aube »), qu’il tue de sa massue. Géryon s’arme alors. Que son nom renvoie, selon les auteurs, à une seule créature triforme ou encore aux trois fils de Chrysaor Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Ier siècle av. J.-C. , unis par une sorte d’union sacrée et fusionnelle ne formant qu’un seul corps symbolique, il est important de noter le puissant contraste, permanent dans l’iconographie du combat, entre un Hercule rendu invincible par sa seule léonté et la créature de l’île occidentale, vainement caparaçonnée et armée. Ainsi Géryon est-il représenté depuis au moins la seconde moitié du VIIe siècle avant n. è., comme le démontre le plastron votif, en bronze, de l’Héraion de Samos (musée de Vathy) A.B. Knapp, P.A.R. van Dommelen (éd.), The Cambridge Prehistory of the Bronze and Iron Age Mediterranean, Cambridge, 2014, p. 286, Pl. XXXIV, 2 ; C. Jourdain-Annequin, « Héraclès et le b\oeuf », C. Bonnet, V. Pirenne-Delforge (éd.), Le Bestiaire d’Héraclès : IIIe Rencontre héracléenne (Kernos suppléments), Liège, 1998, p. 285‑300, fig. 16-7..

La représentation du monstre tricéphale du relief toulousain s’inscrit dans une volonté d’actualiser le mythe dans l’histoire militaire romaine, au moyen d’un uniforme de général du Haut-Empire, caractérisé par la cuirasse musculaire (lorica musculata) d’ascendance grecque, en métal voire en cuir bouilli. Un grand manteau de général (paludamentum) couvre les épaules. Cousues au subarmalis (gilets en cuir ou en grosse toile sous la cuirasse), les ptéryges (lambrequins), en tissu plutôt que de cuir, protègent les cuisses, en retombant depuis le bassin, tandis que d’autres protègent le haut des bras, depuis les épaules ; elles témoignaient du haut statut du militaire qui les portait. Depuis la cuirasse, une double rangée de ptéryges métalliques, que l’on ne trouve guère que sur des cuirasses de tribun puis majoritairement impériales, est décorée de têtes de loups, de griffons, de lions et de méduses. Géryon tente de se défendre avec un glaive, malheureusement brisé, tenu dans sa main droite, et se protège au moyen d’un bouclier maintenu, de la main gauche, par le manipule (poignée) dont les extrémités sont en forme d’ancre. Quant au profil biseauté du bouclier, il semblerait trahir une forme hexagonale qui pourrait tout autant correspondre à une forme germanique que romaine. Enfin, soulignons que si l’attirail militaire de Géryon entre parfaitement dans la catégorie de l’armement romain de prestige, son couvre-chef, un bonnet phrygien, dépend d’un tout autre contexte. Il est effet le symbole par excellence du monde sauvage, barbare, une allusion à l’étranger, l’Oriental en particulier .

Alors, pourquoi aurait-on prêté une telle attention pour cette épreuve lors de l’exécution de ce cycle ? Deux arguments, complémentaires, ont pu être avancés. C’est en premier lieu le contexte géographique de la villa, proche des Pyrénées et des différentes routes qui menaient vers la péninsule ibérique, qui aurait ainsi pu favoriser l’épisode D. Cazes, Le Musée Saint-Raymond : musée des Antiques de Toulouse, Toulouse-Paris, 1999.. Par ailleurs, à la fin du IIIe siècle, c’est-à-dire, sans doute, à l’époque de la création du cycle, l’armée de l’empereur Maximien traversa probablement le territoire afin de se rendre en Hispanie, avant de gagner l’Afrique J.-C. Balty, D. Cazes, Les portraits romains , 1 : La Tétrarchie, 1.5 (Sculptures antiques de Chiragan (Martres-Tolosane), Toulouse, 2008, p. 129-132.. Maximien devenant lui-même, durant cette même période, une figure herculéenne, l’ensemble des Travaux fut donc peut-être l’occasion de célébrer les victoires impériales de manière allégorique… à plus forte raison l’épreuve de Géryon, qui renvoie directement à l’expédition espagnole.

L’éloge du rhéteur gaulois Mamertin, panégyriste officiel de Maximien, prononcé en 289, célèbre la victoire de l’empereur sur les populations rurales qui, en Gaule, s’étaient rebellées contre le pouvoir et qui furent matées par Maximien. Le texte les nomme « monstre biforme » et les assimile aux Géants de la mythologie, combattus par Zeus/Jupiter. Parallèlement, des émissions monétaires en or (aurei), frappées pour Dioclétien, Maximien et Constance Chlore, révèlent sur leur revers Jupiter levant le foudre, au-dessus d’un monstre à double queue de poisson D. Gricourt, D. Hollard, « Taranis, caelestiorum deorum maximus », Dialogues d’histoire ancienne, 17, 1, 1991, p. 343‑400, en partic. p. 361.. Un anguipède donc, dont la nature ainsi que l’attitude rappellent fortement la sculpture du Géant découverte à Silahtaraḡa (Turquie) N. de Chaisemartin, E. Örgen, Les documents sculptés de Silahtaraḡa (Recherche sur les civilisations. Mémoire), Paris, 1984, Pl. 100.. Ne retouve-t-on pas, en l’occurrence, dans le Géryon de Chiragan, une même composition, inscrite dans un contexte belliqueux similaire ? Et ce combat d’Hercule contre Géryon n’est-il pas, à l’image des Gigantomachies de l’époque grecque, l’allégorie de la barbarie éliminée de la cité et donc du monde civilisé ? On peut bien entendu y voir également le « modèle de l’acculturation des Barbares » C. Jourdain-Annequin, « Héraclès en Occident », C. Bonnet, Academia belgica, École française de Rome (éd.), Héraclès, d’une rive à l’autre de la Méditerranée : bilan et perspectives. Actes de la table ronde de Rome 15-16 septembre 1989 (Etudes de philologie, d’archéologie et d’histoire anciennes), Bruxelles-Rome, 1992, p. 263‑291, p. 312-313 et 394.. Le relief découvert dans la villa de Chiragan ne montre aucun boeuf et seul compte le combat entre les deux antagonismes symbolisés par ces deux figures, le monstre et le héros.

Mamertin, poursuivant son ton courtisan et sa flagornerie - c’est bien là l’essence même d’un panégyrique -, fait d’Hercule un protagoniste essentiel du combat contre les ennemis des Olympiens, référence à l’épithète de l’Auguste, qui renvoyait au fils de Zeus/Jupiter Mamertin, Panégyrique, IIIe siècle, X (2), 4, 2.. Le panégyrique évoque d’autre part, indirectement, les combats contre l’usurpateur Carausius qui, dans la province de Britannia (actuelle Grande-Bretagne), avait fait sécession ; la localisation de son territoire, dans la partie occidentale de l’Empire, justifiait de comparer le traître à Géryon A. Eppinger, Hercules in der Spätantike : die Rolle des Heros im Spannungsfeld von Heidentum und Christentum (Philippika), Wiesbaden, 2015, p. 187.. Si le laudateur impérial comparait Dioclétien à Jupiter, souverain des cieux, Maximien devenait, sans conteste aucun, et tout particulièrement après ses victoires océaniques et gauloises, l’image même d’Hercule, pacificateur de l’univers Mamertin, Panégyrique, IIIe siècle, 11, 6.. Le texte apologétique en l’honneur du tétrarque précise par ailleurs combien la victoire sur « le monstre hideux » surpasse-t-elle celle d’Hercule sur le « grossier bouvier à trois têtes » Mamertin, Panégyrique, IIIe siècle, 2, 1.. Serait-ce la révolte populaire rurale des bagaudes, réprimée par Maximien, qui devrait être entendue derrière la métaphore ?

P. Capus

Pour citer cette notice

Capus P., "Hercule et les bœufs de Géryon", dans Les sculptures de la villa romaine de Chiragan, Toulouse, 2019, en ligne <https://villachiragan.saintraymond.toulouse.fr/ark:/87276/a_ra_28_l>.